Tom Taylor aime bien la France. De passage dans nos belles contrées à l'automne dernier, l'auteur australien nous faisait à nouveau l'honneur de sa présence à la dernière édition du Festival International de la Bande Dessinée, aux côtés des éditions Urban Comics. L'auteur réputé des séries Nightwing, Titans et Dark Knights of Steel vient également de démarrer son run sur Detective Comics, en compagnie de Mikel Janin (qui arrivera prochainement chez Urban). Avec déjà quelques numéros au compteur, nous avons profité de la présence de Taylor à Angoulême pour aller lui poser quelques questions sur cette nouveauté à épingler à son CV.
Une discussion qui abordera également d'autres thématiques plus générales sur l'importance de la bande dessinée, et des comics de super-héros aujourd'hui, mais aussi certains évènements survenus dans ce petit milieu. Si vous appréciez les accents australiens, vous pouvez aussi écouter cette interview via le podcast First Print, disponible sur toutes les plate-formes, et dont le lecteur est intégré à cet article ci-dessous. Bonne lecture !
Nous remercions chaleureusement Clément Boitrelle qui s'est occupé de la traduction et retranscription de l'interview.
Disclaimer : nous recommandons cette interview aux lecteurs à jour sur la VO, puisqu'un point du premier numéro de Detective Comics par Taylor est explicitement abordé dans cette discussion.
Bonjour Tom ! Comme vous venez régulièrement en France, je suis toujours à l’affut pour vous mettre devant un micro ! Comment vous portez-vous depuis notre dernier entretien ?
Ecoutez tout va bien ! On ne s’est d’ailleurs pas vu il y a si longtemps que ça ?
Il y a quatre ou cinq mois oui…
C’est ça oui ! Malgré ce qu'il se passe dans le monde et dans ma vie personnelle, les comics sont toujours là et je continue à écrire des choses qui m’enthousiasment !
C’est justement une question que j’ai toujours voulue vous poser mais je n’ai jamais vraiment eu l’occasion d’en discuter avec vous concernant votre amour du comics. Qu’est-ce qui vous motive encore à écrire des comics et plus particulièrement des comics de super-héros ? Vous n’avez jamais vraiment arrêté depuis vos débuts ?
Ecoutez, pour moi les comics représentent le meilleur médium pour raconter des histoires. Meilleur que les livres, la télévision ou le cinéma. Dans les comics rien ne vous entrave. La seule limite, c’est votre propre imagination. En particulier quand un dessinateur incroyable est à vos côtés. C’est une sorte de co-scénariste. Quand je travaille avec un artiste comme Bruno Redondo, j’ai vraiment le sentiment que rien ne me retient. Il peut retranscrire tout ce que j’écris : il peut vous briser le cœur, vous faire rire ou bien pleurer… Il sait aussi faire exploser une planète ! Vous connaissez sans doute ce vieux cliché qui dit que les comics, c’est comme Hollywood mais avec un budget illimité… A chaque fois qu’un dessinateur entend ça, il hurle « NOOOOON ! Arrêtez de nous faire dessiner ça !». Mais c’est vrai malgré tout, vous savez j’ai écrit pour le théâtre, la télévision et le cinéma… Mais les comics, il y a ce côté immédiat qui rentre en compte : vous écrivez un comics et deux ou trois mois plus tard, il sort ! Vous avez un retour quasi immédiat. J’ai par exemple écrit des scripts pour la télévision et le cinéma, qui ne verront jamais le jour ! C’est terrible… Vous savez, j’ai été jongleur professionnel par le passé… J’aime entendre les gens applaudir…
Je me souviens de cette histoire oui…
Avoir ce retour immédiat, voir la réaction des fans, être capable de leur répondre et prendre en compte leurs retours dans vos travaux, [c’est très satisfaisant]. J’apprécie le « fan-service », c’est quelque chose auquel je crois. Et vous savez, ces dernières années j’ai lu des romans de fantasy que j’ai adoré au même titre que des séries ou des films mais ma maison est remplie de comics ! J’ai des omnibus, des éditions deluxe, des éditions absolute. Il y en a partout chez moi !
Vous n’êtes donc pas qu’un lecteur mais aussi un collectionneur.
Oui mais je ne suis pas le genre à les mettre sous vide ou bien à les faire évaluer chez CGC (Entreprise d’évaluation d’objets de collection concernant la pop culture (comics, cartes à jouer…), ndlr). !
Mais vous aimez les éditions Absolute et celles de belle qualité.
Oui, j’adore ces éditions tellement énormes que vous ne pouvez pas les lire normalement ; mais ça fait classe dans vos étagères ! [rires]
Vous écrivez des histoires de super-héros depuis bientôt plus de 10 ans. Vous avez cependant également travaillé sur des créations originales, vous avez d’ailleurs commencé votre carrière ainsi, ne vous êtes-vous jamais lassé du genre super-héroïque ? Arrivez-vous toujours à trouver des choses intéressantes à raconter avec ce genre de personnages ?
Oui, du moment que j’ai un autre projet en parallèle comme une production originale. Par exemple si je travaille sur trois projets pour des gros éditeurs et seulement un pour moi, j’ai toujours cette étincelle en moi. J’ai récemment travaillé sur un seul univers : j’ai écrit pour Titans, Beastworld et Nightwing. J’ai bien senti parfois que j’avais du mal à trouver de nouvelles choses à raconter, surtout vers la fin du run de Titans, car je n’avais pas de soupape pour aborder un sujet par un autre angle. J’apprécie beaucoup avoir une semaine de pause durant laquelle j’écris uniquement pour moi ou pour la série The Deep et ensuite retourner à des projets super-héroïques. Et donc effectivement, je peux ressentir une sorte de stagnation si j’écris uniquement des histoires de super-héros ou bien seulement pour une équipe ou un groupe de super-héros. Du moment que je peux alterner, je reviens toujours avec beaucoup d’enthousiasme, peu importe ce sur quoi je travaille.
Comment gérez-vous le fait de ne plus avoir grand-chose à raconter sur une série ongoing, comme vous l’avez mentionné pour Titans par exemple ? Ecrivez-vous à votre rédacteur en chef en lui expliquant qu’après les trois numéros qu’il vous reste à écrire, vous êtes à court d’idées ?
Non non, j’avais encore quelques idées pour Titans. Je savais dans le même temps que j’allais quitter mon travail sur Nightwing et que Dan Watters et [Dexter Soy] allaient reprendre le flambeau, c’est quelque chose qui était prévu de longue date. Aussi, je me suis dit qu’il était peut-être l’heure d’arrêter Titans en même temps. J’ai fait évoluer Nigthwing à Blüdhaven, puis j’y ai amené les Titans. Entre temps j’ai fait se croiser les histoires entre Titans et Nightwing, j’ai dû travailler sur Beastworld… J’ai dû faire 25 numéros pour Titans, environ 40 pour Nightwing… Je me suis dit qu’il faudrait sans doute que j’arrête tout au même moment. Ce n’est pas vraiment ce qui était prévu quand j’ai quitté Titans mais finalement, je venais d’écrire ce récit très long qui partait de Nigthwing, puis des Titans, l’event Beastworld… C’était massif ! Je me suis dit qu’il s’agissait du bon moment pour tout quitter et laisser Nightwing de côté pendant un moment. Il se peut que je le fasse de nouveau intervenir dans Detective Comics, mais pas pendant le premier arc ça c’est sûr.
D’un point de vue technique, y a-t-il eu un accord avec votre rédacteur en chef ? Vous êtes vous mis d’accord en disant « je termine ces deux séries, qu’est-ce que vous me proposer ensuite ? ». Avez-vous eu des réunions avec les responsables chez DC ?
DC m’a proposé de travailler sur Detective Comics il y a plusieurs mois déjà, quasiment un an en fait. A l’époque ils savaient que Ram [V] allait s’arrêter et ils m’ont demandé si j’étais intéressé pour reprendre la série.
On ne sait pas vraiment quels sont les délais parfois entre le travail autour d’un projet et sa date de publication fixée par l’équipe éditoriale…
Parfois c’est juste une semaine, et parfois on parle d’années ! Je crois que j’ai commencé mon travail autour de Jon Kent et Nightwing aux alentours de 2019, bien avant que leur histoire ne soit publiée ! Mais c’est à ce moment-là que DC m’a demandé de réfléchir à des idées pour ce projet. Il est toujours préférable d’avoir suffisamment de temps devant soit pour travailler…
… et ne pas se précipiter…
… absolument. Pour Detective Comics, j’ai voulu mettre de côté tout ce sur quoi je travaillais, car je voulais que le premier arc soit important et personnel pour captiver les lecteurs. D’habitude je m’accorde trois jours pour réfléchir avant de me jeter à l’eau, mais cette fois-ci j’ai pris deux semaines de brainstorming ce qui m’a permis de proposer des idées comme Thomas Wayne qui sauve la vie de Joe Chill ! Cela n’avait encore jamais été fait, je pouvais me permettre de proposer ça sans tout chambouler et en plus c’est percutant ! Je n’aurais jamais eu cette idée en seulement deux jours… Le temps est précieux dans les comics, même s’ils sont mensuels ! Mais il est toujours bon de prendre du temps, de laisser votre cerveau murir des idées pendant votre sommeil au fil des semaines plutôt que sur quelques jours.
Comment avez-vous abordé votre travail sur Detective Comics ? Vous avez déjà scénarisé Batman dans une mini-série, mais quand DC vous a sollicité, quelle a été votre approche ? Qu’avez-vous voulu dire avec le personnage de Batman qui n’ai pas déjà été dit avant ? Vouliez-vous une histoire qui impacte vraiment la continuité de Batman ?
Un peu de tout ça… Je me souviens que Kelly Thompson m’a écrit en me demandant ce qui m’était passé par la tête pour choisir cette porte d’entrée dans l’univers de Batman ?! Elle m’a fait rire ! Je trouve que parfois des auteurs utilisent les origines de Batman de manière cynique… Ils trouvent une idée qui va apporter un changement. Je ne voulais pas changer quoi que ce soit, juste rendre ses origines un peu plus tragiques. Cela ne va rien changer concrètement, excepté bien sûr quand Batman, attention spoiler, fini par s’en rendre compte. Bien évidemment cela va le chambouler, lui et ses valeurs. Sauve-t-il des vies car son père le faisait avant lui, ou bien le fait-il car c’est simplement dans sa nature ? Pouvoir interroger tout ça est important je pense. Tout au long de l’histoire, j’aborde également le sujet des prisons juvéniles gérées par des sociétés privées aux Etats-Unis. C’est quelque chose de dramatique qui se passe aussi en Australie. Nous avons un système judiciaire pour mineurs déplorable qui affecte tout particulièrement et injustement des enfants d’origine aborigène. Nous avons en détention nombre de ces jeunes… Il devrait y avoir des alternatives… La façon dont ils sont maltraités est horrible. Pendant deux mois j’ai lu et effectué des recherches sur le système pénitentiaire américain, privé comme public. C’est tout aussi terrible ! J’étais abattu ! Voilà. Aborder des sujets réels tout en racontant une chouette histoire de Batman, mais également une enquête autour d’un meurtre, c’est important quand vous écrivez pour Detective Comics. Cependant je ne veux pas avoir une approche trop… intellectuelle, trop adulte. Je veux qu’un gamin de 15 ans puisse lire cette histoire et se dise que Batman est cool, comme ce fut le cas pour moi.
Arrivez-vous à écrire des histoires tout public, même avec des personnages aussi sombres que Batman ?
Oui, j’ai écrit des histoires pour tous les âges comme The Deep ou bien Neverlanders…
Mais il ne s’agit pas de personnages aussi sombres que Batman.
Ce n’est pas tout public à proprement parler mais l’idée c’est qu’un ado de quatorze ou quinze ans puisse ouvrir ce comics et se dire « Batman est trop cool, il vient de coller une mandale à ce méchant… » vous voyez, quelque chose de pas trop difficile à comprendre. On me reproche souvent d’avoir un style un peu trop simple, mais c’est fait exprès ! Je veux que mes histoires soient accessibles à tous !
Y a-t-il eu des problèmes… ou plutôt des discussions avec DC quand vous avez présenté LE nouvel élément qui vient enrichir l’histoire de l’assassinat des parents Wayne ?
Pas vraiment non… Je crois qu’ils ont très vite adhéré à l’idée… Ils ont dû se dire qu’il s’agissait d’une idée sympa qui n’avait encore jamais été faite jusqu’à présent. Elle ne change pas grand-chose mais ajoute au contraire un peu de nouveauté…
Je pense quand même que cela risque d’entraîner des répercussions importantes… Que Thomas Wayne, en voulant à tout prix sauver la vie de quelqu’un, soit l’architecte de sa propre mort…
Tout à fait. C’est exactement notre propos. Les actions de Thomas Wayne, son empathie et ses valeurs ont fini par leur coûter la vie, à lui et son épouse. Mais ce n’est pas si simple que ça finalement, car qu’est-ce qui les a tués également ? La dérive des armes à feu. Un criminel dans une ruelle. Au final ce n’est pas tant la gentillesse de Thomas Wayne que… Ah je ne peux pas trop vous en dire car tout ça se déroule dans le prochain numéro qui sort !
Ce n’est pas encore sorti mais on peut déjà l’apercevoir dans le premier numéro. On a toujours su que le meurtre des Wayne est le fruit d’un acte de violence gratuite, un drame fortuit… Mais plus maintenant… C’est le résultat d’une vengeance.
Peut-être, peut-être pas… Vous le découvrirez dans les prochains numéros ! Je vous en parlerai après l’interview !
Désolé les amis ! A l’heure où nous enregistrons, il y a déjà eu 3 ou 4 numéros de publiés et ce que je trouve surprenant c’est le côté optimiste de ce Batman. On peut résumer Batman à ce héros qui tabasse des criminels et les envoie moisir à Arkham, mais ici, et en particulier avec les jeunes délinquants, il essaie de les aider. Il leur explique qu’il est là pour leur montrer une autre voie malgré leurs actes passés, qu’il condamne mais il les invite à être de meilleures personnes. Ce n’est pas quelque chose que l’on a l’habitude de lire avec Batman.
C’est ça ! Ça n’aurait aucun sens que Batman estime que la meilleure solution pour ces jeunes, ce soit l’incarcération. Surtout si l’on prend en compte le taux de récidive en sortant de prison. Que ce soit dans le système pénitencier Américain, Australien ou dans ceux du monde entier, ces derniers ne font qu’aggraver la situation des détenus. A Gotham, vous pouvez exacerber ce constat afin de justement le souligner. Regardez les différents Robin, ont-ils déjà fait pire que ces mômes ? Regardez qui était Damian [Wayne] ou bien Jason [Todd], vous pensez vraiment qu’ils auraient mérité d’aller en prison pendant trois ans ? Que Batman considère l’incarcération comme une solution pour ces jeunes n’a aucun sens pour moi. C’est donc quelque chose que l’on explore dans ce comics.
Pensez-vous que Batman puisse être un personnage lumineux ?
Je ne pense pas qu’il puisse être lumineux, mais il n’a pas non plus à toujours percevoir le pire. Rendez Batman ou Bruce heureux, et il s’agira toujours de Batman. Mais étant donné son expérience et ce qu’il a traversé étant plus jeune, il ne voudrait pas qu’un enfant soit également victime de la violence ou de la criminalité comme lui l’a été, mais également qu’aucun d’entre eux n’ait recourt au crime. Qu’importe même la personne. Je pense que c’est ce que nous explorons dans notre histoire. Cela me semble logique que Batman se batte pour les jeunes, peu importe leurs erreurs passées, car lui-même en a fait. C’est d’ailleurs comme ça que commence notre run : un jeune abat accidentellement un commerçant et Batman intervient, surgit à travers la fenêtre et l’étale en un coup de poing… Je me souviens lire une critique à la sortie du premier numéro disant que « Batman ne ferait jamais ça ! Mais à quoi joue-t-il ?» et au numéro suivant, on a Batman qui doit gérer sa culpabilité, car le jeune fini par mourir un peu après… Et voilà, Batman peut commettre des erreurs. Alors je sais ce qu’on pourrait dire, il a vu un gamin avec un revolver et un corps ensanglanté à ses pieds, il a simplement appréhendé le môme et pris le pistolet…
Oui il a eu ce qu’il méritait…
Il n’empêche qu’après Batman fait preuve d’empathie, il prend en compte le milieu duquel venait ce jeune et repense à sa propre expérience… Lui et Harvey Bullock discutent de la maltraitance qu’a subi cet ado par le passé… Et vous voyez, la violence appelle la violence…
Vous êtes connu pour mêler des éléments du monde réel dans vos histoires, et ce depuis un bon moment maintenant. Est-ce toujours aussi aisé de trouver l’équilibre entre action et mystère d’un côté, et commentaires sur la société de l’autre ?
Pas toujours. Il faut surtout veiller à ce que votre commentaire soit intéressant et captivant, qu’il fasse naturellement partie du récit. Il ne faut trop faire référence au monde réel. Si l’on prend le sujet qui nous intéresse, on observe par exemple 78% de récidive après une incarcération ; quasiment toutes les personnes qui sortent de prison retombent dans la criminalité après. On pourrait presque comparer ces chiffres à ceux d’Arkham ! Il ne faut pas accabler le lecteur par votre commentaire social ou juste parler de problématiques du monde réel. Je sais que certains auteurs qui s’y frottent échouent… « Échouer » n’est peut-être pas le bon terme mais des auteurs essuient des critiques car il ne faut pas oublier que les comics sont avant tout une industrie du divertissement. C’est ça mon premier travail, je suis là pour divertir. Les comics doivent être amusants avant tout. Il faut trouver le moyen d’exprimer quelque chose d’important dans une chouette histoire… Être capable de faire ça tout en casant Batman qui saute de la Batmobile pour étaler un sbire !
Etes-vous capable de décider seul si un élément de l’intrigue est suffisamment captivant ou non ? Connaissez-vous la bonne formule pour être divertissant ?
J’ai été jongleur professionnel par le passé…
On y revient toujours !
J’y revient toujours ! A 20 ans je crachais du feu et jonglais pour gagner ma vie et si je ne les captivais pas suffisamment, les gens partaient pendant mon numéro, ou bien à la fin ils applaudissaient poliment mais ne mettaient rien dans mon chapeau… Donc je ne pouvais pas faire le plein et aller dans l’Etat suivant… C’est la même chose pour les comics, j’essaie de rendre chaque page suffisamment intéressante et captivante, que ce soit une blague par-ci, une scène d’action par-là. Mais avant tout, je veux que les lecteurs passent à la page suivante pour savoir ce qui se passe après. Pour moi, chaque page est une opportunité… Je m’y arrache d’ailleurs les cheveux plus que vous ne pensez…
Est-ce que vous procédez à des réécritures ?
Tout le temps ! Ma mère est décédée Noël dernier, c’était la merde… Le jour de son décès, il était impossible pour moi de revenir au script sur lequel je travaillais. J’avais déjà rédigé 14 pages, et tout semblait si fluide et s’enchainait très bien et je me suis retrouvé bloqué pendant des semaines. Je pensais avoir trouvé la suite, mais j’ai décidé de tout supprimer et de réécrire la fin pour, finalement, supprimer les 14 premières pages car je me rendais compte que rien n’allait plus ! Et donc j’ai fini par jeter les deux moitiés du script, soit la totalité en fait ! J’ai tout recommencé et j’ai d’ailleurs envoyé tout ça juste avant de prendre mon vol pour venir ici… Je suis donc un peu en retard par rapport à ma deadline !
J’espère que cela ne vous arrive pas trop souvent !
Non non pas du tout, cette fois-ci il y avait des circonstances vraiment exceptionnelles. Mais oui je procède à pas mal de réécritures car j’écris aussi beaucoup plus, entre 25 et 30 pages environ pour un single-issue, puis je procède à une sélection pour choisir les éléments les plus importants.
J’aime beaucoup le fait que mettiez en avant Bruce Wayne dans Detective Comics. Considérez-vous Bruce Wayne et Batman comme deux personnages distincts ou bien comme un seul personnage ?
C’est un peu comme pour moi : quand je suis en public, à une convention par exemple, je ne joue pas le même rôle que quand je suis à la maison avec mes enfants. Cela vient sans doute de mon passé de jongleur : extraverti et tout sourire ! Et pour Bruce, c’est pareil : quand il est en public, il doit jouer son rôle de playboy un peu idiot ou coureur de jupon (cet aspect est heureusement un peu mis de côté ces derniers temps !). Il doit incarner ce personnage, ainsi personne ne peut le suspecter d’être Batman. C’est un masque ou un bouclier pour lui. Je les écris donc comme deux personnages différents, surtout dans cette histoire où je fais coopérer Bruce Wayne et Batman d’une manière que j’ai toujours voulue voir. J’ai sauté sur l’occasion !
Mais c’est aussi dangereux pour lui ! Car à l’heure où nous enregistrons cet entretien, quelqu’un connaît la vraie identité de Bruce Wayne !
C’est vrai.
Est-ce qu’il s’agit d’une façon de le placer dans une situation délicate inédite ?
Hum… Je ne veux rien spoiler ! Mais oui, quelqu’un sait qui est réellement Bruce, on le découvre dans le prochain numéro ! Mais qui est cette personne, on ne le sait pas encore ! ? Pas mal de lecteurs pensent savoir mais…
… ça semble tellement évident…
C’est vrai ! Je lisais une critique il y a quelques jours qui aimait beaucoup l’histoire mais qui se plaignait de l’identité trop flagrante du tueur, j’ai alors répondu : « Vous vous trompez ! ».
Je pense que vous allez nous surprendre ! Une question un peu plus générale : étant donné l’état du monde actuel, surtout depuis une dizaine de jours…
Je ne vois pas du tout à quoi vous faites référence !
Selon vous, que peuvent représenter les comics de super-héros en cette période ?
Selon moi ils vont représenter ce qu’ils ont toujours représenté en temps de crise, en période de guerre, de marasme économique ou sous la menace fasciste : ils sont un phare dans la nuit. Les récits de superhéros se portent très bien en temps de crise. Ils se sont par exemple très bien vendus pendant certaines guerres ou pendant des périodes où le quotidien des gens n’était pas très reluisant. Regardez, nous sommes ici à Angoulême où nous célébrons Superman et de nos jours, je ne peux pas penser à un autre héros plus approprié que Superman. On parle ici d’un enfant dont le monde a été détruit car les responsables aux pouvoir n’ont pas écouté les scientifiques. Ses parents l’envoient à bord d’un petit vaisseau traverser un océan d’étoiles vers un nouveau monde qui ne le rejette pas sous prétexte qu’il est un réfugié. Un monde qui l’aime et qui l’accepte. En grandissant il devient un citoyen, un journaliste car il veut se battre pour la vérité et se dresser contre le crime et la corruption. C’est également le père aimant d’un enfant queer. En tant que Superman, il a tous les pouvoirs et pourtant il s’en sert pour faire le bien, il les utilise pour aider les gens et les inspirer. Il ne s’en sert pas pour son propre intérêt. Je ne peux pas penser à un autre héros plus pertinent de nos jours.
J’ai été frappé par ce que l’un de vos collègues a posté sur les réseaux sociaux lors des dernières élections, je parle de Mark Waid. Il explique qu’il ne souhaite plus écrire de récits super héroïques car il a n’a plus du tout confiance en ses concitoyens. Vous n’êtes évidemment pas Américain, mais pensez-vous que cela pourrait également affecter votre rapport aux récits de super-héros ?
Je ne veux pas parler au nom de Mark, je lui ai écris après avoir lu son post et nous nous sommes d’ailleurs vus il y a quelques jours, nous avons justement parlé de Superman. C’était chouette de le voir en personne. Je pense qu’il s’agissait juste de sa façon de réagir à l’impensable qui venait de se produire dans son pays. Je ne veux pas trop empiéter sur nos vies privées mais je pense que Mark Waid est l’un des exemples les plus flagrants de ce que je viens de vous expliquer. Voilà un auteur qui écrit des histoires d’héroïsme avec un grand H, histoires qui m’ont d’ailleurs marquées dans ma jeunesse. Si quelqu’un peut nous montrer une meilleure voie à suivre, c’est quelqu’un comme Mark Waid à travers les récits qu’il a produit avec de talentueux collaborateurs. Regardez, il a travaillé avec Dan Mora récemment, que demander de plus ? Je suis sûr que Mark reprendra du poil de la bête. Mais vous n’êtes pas la première personne à me parler de cette publication sur Bluesky… En tant que scénariste, je lui dois beaucoup.
Merci à lui. J’avais une autre question car un autre de vos collègues et les allégations à son sujet ont fait l’actualité, je parle évidemment de Neil Gaiman. L’automne dernier j’ai rédigé un article sur l’affaire et je m’interrogeais sur le silence de la communauté comics à ce sujet. Depuis la publication de l’article de Vulture, nous observons enfin des déclarations d’auteurs et d’artistes. Pourquoi un tel délai pour aborder ce sujet si grave selon vous ?
Il y a de nombreux éléments à prendre en compte. Quand les premières déclarations ont surgi, beaucoup de personnes qui considéraient Neil Gaiman comme un héros, moi le premier, se sont senties abattues, voire trahies. J’ai grandi avec ses récits. Les sources utilisées étaient également très confuses. Et vous savez, c’est si facile de sortir des énormités sur les réseaux sociaux sans prendre en compte les collaborateurs de Gaiman ou d’autres victimes. Aussi, je ne pense pas que l’on puisse parler de silence, je pense qu’il s’agissait d’une façon collective de réagir à la situation, je pense notamment aux personnes qui travaillent avec lui. C’est terrible pour eux, si bien sûr toutes les allégations se révèlent fondées ou s’il y en a d’autres encore… C’est vraiment difficile de réagir à ça. Vous savez, beaucoup d’entre nous sont sous les projecteurs et on ne sait jamais vraiment comment nos propos vont être interprétés. Toute personne avec un minimum d’empathie qui travaille dans cette industrie doit forcément éprouver beaucoup de peine pour les victimes et toutes les personnes qui avaient sa confiance et qui se sentent trahies… Evidemment tout ça doit être prouvé. Je pense notamment à Jill Thompson, Colleen Doran, Bill Sienkiewicz… J’ai vu leurs publications… C’est dramatique.
C’est vraiment dramatique.
Totalement… J’ai vu le post de Scott McCloud il y a peu…
Nous savions qu’il y avait des harceleurs et des agresseurs dans le milieu, mais Gaiman défendait publiquement les femmes victimes de violences…
C’est ce qui remue le couteau dans la plaie justement… Se dire que cette personne se présentait comme un défenseur… Vous savez, j’ai été élevé par ma mère qui travaillait dans un foyer pour femmes battues. Nous n’étions que tous les deux et nous vivions bien en dessous du seuil de pauvreté. Nous côtoyions des femmes et des enfants victimes de violence… C’est pour ça que j’écris d’ailleurs. Et de voir cet homme sous cette autre facette, c’est très difficile… Moi l’Australien je n’allais pas me mettre à parler du type, que je n’ai d’ailleurs jamais rencontré. Je pense que nous attendions tous un article… Pas forcément mieux écrit mais avec un peu plus de crédibilité. L’article de Vulture m’a anéanti, il m’a fallu environ trois heures pour tout lire, je l’ai lu en trois fois… C’était très difficile à lire… Tout ça touche tellement de personnes. Tant de collaborateurs sur Sandman… Nous verrons bien comment vont évoluer les choses…
Pour finir sur une note un peu plus positive, travaillez-vous sur une nouvelle création originale ? Je crois qu’il y aura une suite à Neverlanders ?
Absolument oui !
Et qui devrait sortir…
Nous n’en sommes encore qu’à la moitié, les choses ont un peu ralenti à cause de Noël, et Jon Sommariva vient d’avoir un enfant ! Nous sommes un peu en retard mais tout ça devrait sortir au cours de l’année, on a hâte ! Le livre promet ! Et oui il y a bien d’autres projets personnels en chemin mais je ne peux pas trop vous en parler… pour le moment ! Mais vous devriez en entendre parler d’ici deux à quatre mois.
Encore une nouvelle occasion de discuter ensemble d’ici six ou huit mois ! Merci infiniment pour le temps que vous nous avez accordé, c’est toujours un plaisir. J’espère que vous ne vous sentez pas obligé de répondre oui à toutes nos sollicitations de podcast !
J’apprécie discuter avec vous ! Vous me faites trop parler d’ailleurs, vous êtes très doué ! A chaque fois je baisse ma garde !
C’est mon boulot ! Merci beaucoup Tom Taylor !